Un lingot d'or dans sa manche

Publié le par Madagascan

Un article m'a interpellé ce matin dans Les Nouvelles : Un ancien directeur de cabinet d'un ministère s'est fait attraper à Ivato avec plus de 250.000 euros en devises, et un lingot d'or caché ... dans sa manche de veste de costume, alors qu'il cherchait à se rendre à Bangkok.

Au-delà de l'anecdote, une question me vient à l'esprit : Comment cet homme, qui habite dans un pays où le PNB par habitant est de 1.100 US$, peut-il voyager avec plus de 250.000 euros en liquide sur lui ?

La question est ingénue bien sûr, car quiconque connait un peu Madagascar peut constater par lui-même le fossé profond entre les classes supérieures et la grande majorité de la population.  Le fait n'est pas nouveau, et trouve probablement ses racines dans la stratification de la société malgache en castes.

Bien que  d'apparence, la société malgache ne soit plus un royaume, la stratification complexe des nobles, bourgeois, et autres castes perdure. Les élites intellectuelles, politiques, et même économiques sont majoritairement des castes supérieures.  L'on parle souvent des 12 familles fondatrices du Royaume Merina, qui tireraient toujours les rênes de la société malgache, au point d'avoir la faculté de choisir le Président de la République.

A titre d'illustration,  on peut dire que le débat actuel sur la « malgachisation » de l'enseignement illustre encore  cette stratification de la société. Cette question de  malgachisation de l'enseignement renvoie à trois références.
 La plus récente étant les tentatives malheureuses de malgachisation de l'enseignement des années 70, tentatives qui ont engendré une génération complète de malgaches ne maîtrisant ni la langue malgache officielle, ni le français. C'est l'argument « de façade » qui cache en vérité un débat bien moins consensuel.
La seconde référence est plus historique et plus profonde. C'est le fait que jusque dans les années 50, deux systèmes éducatifs co-existaient : L'enseignement « local », en langue locale, qui destinait les malgaches aux basses fonctions, et l'enseignement colonial, à l'époque destiné à une minorité (classiquement les enfants de colons et quelques malgaches aisés), qui créait une élite promise aux meilleures opportunités.  Depuis les années 50, cet enseignement de type « colonial » (en langue française) s'est démocratisé, et le retour à un enseignement en langue malgache est perçu comme un retour à cette « école du pauvre ».
Enfin, il faut reconnaître que parler d'enseignement en langue malgache équivaut dans les faits à un  enseignement en malgache « ofisialy », c'est-à-dire une langue dont la base est la langue merina.  Pour certaines élites côtières, cette réforme est perçue comme une avancée supplémentaire (qui s'ajoute au fait que le sacro-saint équilibre régional du pouvoir : Président et ministres sont censés représenter les régions de l'île) de la « mérinisation » de la société malgache.

On comprend alors que même le débat sur la langue d'enseignement renvoie clairement à une notion de castes et symboles du pouvoir.

Il est remarquable que ces familles historiques soient les gardiens de la tradition (rôle inhérent à leur histoire), mais également les gardiens des richesses ! Certains argueront que tout ce qui est issu de la terre des ancêtres appartient à ces familles.  C'est évidemment une vision féodale, mais qui persiste dans ce cercle très fermé des familles qui comptent.

Malgré tout, cette vision est le fondement même  de la situation d'inégalité extrême qui persiste entre les classes sociales.

Evidemment, la situation économique globale du pays ne fait que renforcer la volonté des élites de maintenir cet état de fait : Le fossé est tellement vaste que certains y voient une question de survie.

Alors que depuis quelques années, la question de la lutte contre la corruption devient un sujet central (du fait des exigences des bailleurs en la matière, notamment), il apparaît que le problème reste bien ancré dans les habitudes. En vérité, le « mal » est directement issu de la façon dont est organisée la société. Dans ce modèle féodal, il est normal que les possédants monnayent leurs pouvoirs aux nécessiteux qui désirent obtenir certains privilèges. Comment lutter contre la corruption sans remettre en question la question du partage des pouvoirs dans la société malgache ?

Pour revenir au sujet initial (car je vous assure qu'il y a un fil conducteur à tout cela !), cet ancien directeur de cabinet qui tentait de sortir illégalement du pays plus de 250.000 euros de devises, n'est que l'illustration de toute une organisation sociale inadaptée au monde actuel : Corruption, absence d'investissements par les nationaux sur le territoire, passe-droits, inégalités sociales. Tant que la société malgache ne saura pas remettre en cause le principe de castes, rien ne pourra réellement changer dans ce pays.


http://www.les-nouvelles.com/default.php?file=article&mode=detail2&id=40170

Publié dans Société

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